Le billet spi du Père Lacoste :

Souffrir à la place de…

Une banalité vraie : je souffre ma souffrance et suis seul à la souffrir. Pour ne donner qu’un tout petit exemple, les insomnies de Jean-Yves Lacoste sont les siennes et rien que les siennes…
Mais aussitôt l’exemple donné, il ne manquera pas d’âmes délicates pour ressentir de la sympathie, ou de la compassion (synonyme : l’acte de souffrir avec). La compassion est elle aussi une souffrance. C’en est toutefois une autre. Le malade souffre sur son lit d’hôpital, la visiteuse de l’aumônerie compatit avec lui (tout en l’aidant à vivre sa souffrance), mais les deux souffrances ne sont pas comparables. Et faut-il dire que nous ne survivrions pas longtemps si nous souffrions les souffrances de tous ceux envers qui nous ressentons de la compassion ?
Il y a plus, et moins banal. Je souffre ma souffrance, et je crois peut-être avoir atteint les limites du tolérable. Mais, réflexion faite, des souffrances m’ont été évitées — rares sont ceux qui sont soumis au maximum de la douleur physique ou morale. Et ici, une hypothèse. On la trouve chez Bernanos, dans le Dialogue des carmélites. La prieure a la foi robuste et le caractère trempé. Or, elle meurt dans la pire agonie spirituelle, comme si abandonnée de Dieu. Et peu après, la novice craintive (ironiquement nommée Blanche de la Force) trouve le courage de monter à l’échafaud d’une manière qui lui ressemble peu. L’auteur de conclure que nous pouvons mourir les uns pour les autres et, parfois, qui sait, « mourir les uns à la place des autres ». Bernanos nous parle d’une substitution. La prieure a subi les souffrances qu’aurait subies Blanche. Elle a souffert à la place d’autrui.
L’histoire a une morale, et même deux. La première attire l’attention sur une possibilité dont il vaut mieux ne pas demander au Seigneur qu’il la réalise, celle de porter nous-mêmes la croix qu’autrui ne serait pas capable de porter. La seconde est une possibilité qui doit susciter notre gratitude : peut-être d’autres que nous, connus ou inconnus de nous, ont-ils accepté de porter un gros morceau de notre croix à notre place. Merci donc à ceux qui dorment un peu plus mal (par exemple) pour qu’il me soit donné de dormir un peu moins mal — et pas si mal que ça, puisqu’après tout je survis sans trop d'encombres....


Père Lacoste